Jeux paralympiques : « On a un retard de ouf pour Paris 2024 », alerte Jean-Baptiste Alaize

Jean-Baptiste Alaize est athlète handisport et double finaliste paralympique du saut en longueur en 2012 et 2016.Il revient sur son parcours de vie et la difficulté d’être para-athlète en France dans son bouquin, De l’enfer à la lumière, paru le 26 août.Alaize alerte notamment sur le retard de la France en vue des Jeux de Paris 2024.

Siffler une pinte de blonde en terrasse lors d’une des rares journées d’été parisien a son charme, peut-être même plus que de courir dans un stade vide. Mais à choisir, Jean-Baptiste Alaize aurait quand même préféré défendre ses chances aux Jeux paralympiques de Tokyo, qui viennent de connaître leur épilogue. Il en a été écarté par sa fédération : un choix sportif selon les canaux officiels, mais politique pour l’intéressé, qui n’a jamais eu peur d’épingler les instances pour leur manque de soutien pour la cause handicapée, alors qu’avec 54 médailles au Japon, les Bleus se situent bien au-delà de la dixième place au classement des nations.

C’est donc révolté, mais avec le recul du garçon qui jadis a perdu mère et jambe dans une attaque de Hutus au nord-est de son Burundi natal, que Jean-Baptiste Alaize évoque son parcours de vie, De l’enfer à la lumière – titre de son livre paru aux éditions Michel Lafon le 26 août – et ses attentes pour le handisport à l’horizon 2024.

Avant votre livre, il y a eu le docu Netflix, Rising Phoenix, avec cette super intro où les athlètes paralympiques sont présentés comme des super-héros bioniques et badass. Ça claque…

Oui, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on a repris la même affiche que le film. Mais dans le documentaire, on ne rentre pas vraiment dans le détail. Par exemple, je vois les problèmes qu’on a en France en étant noir et handicapé, ou différent. La différence n’est pas acceptée et ça me fait vraiment chier de voir qu’on est soit montrés du doigt, soit vus comme des monstres.

A titre individuel, vous estimez avoir eu de la chance ?

Mes parents m’ont adopté, ils venaient d’un village de 400 habitants. Ils auraient pu être racistes, ils auraient pu refuser un enfant handicapé… Quand ils étaient sur le point de m’adopter, le directeur de l’orphelinat leur a dit « vous savez que votre enfant, il n’est pas en entier » ? Ce à quoi ma mère a répondu : « si demain je dois avoir un enfant huit mois dans mon ventre et que j’apprenais qu’il avait une jambe ou un bras en moins, je ne l’aurais pas rejeté. » Ils m’ont pris tel que je suis et c’est comme ça que les choses doivent être.

A quel point vos parents adoptifs ont participé à votre reconstruction ?

Ils ont joué le rôle de parents d’un enfant avec beaucoup de difficultés. Je suis arrivé en France avec une vie à reconstruire, une vie hantée. Je n’ai pas été un enfant facile. Je pensais que je repartirais chez moi une fois que j’aurais ma prothèse. On a dû expliquer que Danièle et Robert, c’était une famille et que je n’allais plus jamais retourner dans le passé. Ça m’a fait un choc. La psy m’a dit que je ne pourrai jamais tirer un trait sur mon passé. Il fallait donc apprendre à vivre avec et pardonner. Imaginez, pardonner à des gens qui ont fait ce qu’ils ont fait. Mais il fallait aller de l’avant rapidement.

Le sport vous a beaucoup aidé dans cette fuite en avant ?

Mes parents m’ont mis au sport pour m’aider à me défouler. J’ai fait du foot, du rugby. Mais le foot c’était compliqué, quand je taclais les autres petits je cassais des tibias. Les enfants ne voulaient plus jouer avec moi (rires). Le rugby, pareil. Ensuite on a essayé l’équitation. L’homme et le cheval, c’est une grande thérapie. J’en ai fait jusqu’au galop 6 et j’avais même terminé 6e des championnats de France. J’étais le seul Africain finaliste, sur 1.500 cavaliers il n’y avait que des blancs (rires). J’étais un peu Django, quoi.

Dans le livre, vous expliquez que vous avez longtemps caché votre prothèse et notamment au collège, parce que vous estimiez déjà cumuler suffisamment d’étiquettes comme ça.

Je vivais déjà assez mal la différence liée à ma couleur. Au collège, je faisais du cinéma. Je ne voulais pas montrer que je boitais, je marchais comme tout le monde, j’avais toujours mon pantalon. Déjà que je suis noir, si en plus on savait que j’étais handicapé, je me disais que ça ferait encore plus de problèmes. Un jour, on a les Jeux des collèges et on fait un 4x100m. J’avais été placé en dernier relayeur, et avant le dernier passage de témoin on était 4e ou 5e. J’avais sans vraiment le savoir dans l’esprit de compétition et j’ai fini par rattraper tout le monde. Mon prof m’a conseillé de m’inscrire dans un club d’athlé et je l’ai écouté. Je me suis inscrit à Montélimar.

Il est là pour vous le vrai déclic ?

A l’athlé, j’ai tout de suite eu une sensation étrange. Mon coach m’a demandé de faire quelques tours de terrain pour voir ce que je valais niveau cardio. Du coup je fais un tour, deux tours, trois tours… Et je me suis rendu compte que personne ne me rattrapait. J’ai longtemps été hanté par la scène de guerre de ma mère et moi où les Hutus nous couraient après. On avait à peine pu faire 40 mètres qu’ils nous ont rattrapés. Ils étaient, six, sept mecs.

Les Hutus ramassaient tout le monde sur leur passage. J’ai dû assister à la décapitation de ma mère avant qu’on s’acharne sur moi. Tout mon côté droit est mutilé, le bras, la tête et le dos [en plus de la jambe]. J’étais sonné, je suis tombé inconscient, personne n’était là pour stopper l’hémorragie. Je suis revenu à moi je ne sais combien de temps après, mais avec l’impression d’être revenu dans une autre vie. Une partie de moi est partie, l’autre est revenue. Mon vrai prénom, c’est Mugisha et Jean-Baptiste, mon prénom d’adoption. J’ai l’impression de vivre avec deux personnalités.

Ces tours de terrain vous ont quand même apporté un peu de paix ?

Courir dix tours sur la piste en me rendant compte que les Hutus ne me rattrapaient pas… J’ai tout évacué tous ces problèmes-là sur la piste. Je me sentais plus libre. La première nuit de sommeil après cette séance-là a été la meilleure depuis des années. J’ai dormi sans flashback. J’avais trouvé ma thérapie. Courir pour m’évader.

Quel est votre parcours en athlé ?

J’ai d’abord été champion départemental et régional avec les valides en saut en longueur et dans d’autres disciplines. Je courais avec ma prothèse de marche. Je ne connaissais pas le luxe de la lame avec la spatule.

Quand est-ce qu’elle arrive, justement, cette lame ?

A 14-15 ans. C’est quand je me qualifie pour les championnats du monde moins de 23 ans que je commence à avoir des aides pour acheter la prothèse. Mais ça coûtait 15.000 euros. Si tu veux courir avec un handicap, il faut payer. Ce n’est pas pris en charge par la sécu, à l’inverse des prothèses de marche. Ce n’est pas normal. Le message envoyé c’est que pour courir en étant handicapé, tu dois payer. Nous, on est tristes de notre handicap, de notre vécu. Si on a envie de courir, on n’a pas à payer 15.000 euros. Un petit objet, comme ça, qui coûte le prix d’une voiture…

Cette lame, vous l’expliquez dans le livre, il faut en changer, l’entretenir. Tout ça a un coût aussi. Il reste de la place pour un bénéfice, au bout d’un peu plus de dix ans de carrière ?

J’ai obtenu de bons résultats et ai fait des bonnes choses pour mon pays. Mais je suis livré à moi-même, je n’ai pas de soutien de ma fédé ni du gouvernement. C’est un métier, quand même, de représenter son pays au plus haut niveau. Je me suis longtemps battu pour trouver des sponsors, mais on n’est pas assez médiatisé pour qu’ils puissent investir des grosses sommes sur des athlètes handisports. Si j’avais un contrat avec certaines marques à hauteur de 50.000 euros, il faut savoir que mes prothèses en coûtaient 30.000.

Pour les fédés, un peu moins de 5.000 euros c’était déjà la fin du monde. Les valides, quand ils font des compétitions, ils ont des primes de victoire, de participation. Nous, on doit toujours dépenser. Je ne fais pas tout ça pour qu’on me soit redevable mais je demande juste qu’on soit reconnus à notre juste valeur. Ma fédération m’a jamais dit « on est fier de toi », que ce soit pour « Rising Phoenix » ou pour les médailles.

Vous avez suivi les Jeux paralympiques de Tokyo ?

Ayant été boycotté par ma fédé, je n’ai pas voulu suivre les JO. Le jour où j’ai appris que je n’irai pas aux JO, le 6 juillet, j’étais seul avec mes amis hors sport. Ça m’a fait quelque chose. J’ai servi mon pays, mon équipe et aujourd’hui je suis mis dehors comme une merde. C’est comme si on m’avait arraché quelque chose.

Concrètement, pourquoi vous n’êtes pas sélectionné pour ces Jeux ?

C’est politique. J’ai dit dans les médias que le gouvernement et la fédération ne nous aidaient pas financièrement. Et que si ça continuait, je prendrais mon envol et que j’irais là où les gens seraient intéressés par moi. La finale, je l’ai regardée. L’or était hors de portée mais pour le reste, j’avais ma place. Donc l’argument selon lequel je ne pouvais pas viser le podium… J’ai sauté 7m14, le 2e fait 7m38 et le 3e fait 7m08. Et on a osé dire que je n’avais pas le niveau. J’ai déjà vécu la guerre et je ne veux pas la refaire, mais j’ai envie qu’on change les choses. J’aimerais qu’on ait une meilleure génération pour Paris 2024.

Qu’est-ce que vous attendez justement, pour Paris 2024 ?

Tout le monde est inquiet. On est censés être suivis financièrement depuis six ans. Je dis six ans parce qu’en 2012, j’avais parlé à pas mal d’athlètes anglais et les mecs avaient commencé à être soutenus pour être au top du top six ans avant les JO de Londres. Nous, on a un retard de ouf. Mais il n’y a pas que les Jeux à revoir…

C’est-à-dire ?

Les championnats de France à Albi cette année, c’était quelque chose. On n’avait pas d’eau, rien pour se mettre à l’abri alors qu’il faisait une chaleur pas possible. Ensuite, quand on arrive dans la chambre d’appel, on nous a forcés à arriver en tenue, prêts. Sauf que j’ai une prothèse qui est exclusivement faite pour aller sur le tartan. Si je la mets sur du béton, je casse tout. Dessus, il y a des pointes, ce n’est pas fait pour marcher dessus. Mais ils s’en fichent, ils nous ont quand même fait marcher sur du bitume. Et puis comment tu peux changer ta prothèse debout sur une jambe ? Il y avait aucune considération pour nous. On parle d’une compétition dépendante d’une fédération, quand même.

Il y a beaucoup d’amertume…

J’essaye de changer les choses. Il faudrait tout remettre à zéro. Aujourd’hui, j’ai juste envie de dénoncer. Tout le monde. Même Sophie Cluzel, la ministre du handicap (sic). J’ai fait une interview pour Le Monde, pour laquelle on avait été invités dans ses bureaux au Ministère. Dans cet entretien, elle dit qu’elle aimerait que je travaille avec elle, en quelque sorte en tant que porte-parole sur les personnes en situation de handicap. J’étais content, je me dis, « pourquoi pas » ! Je rappelle un mois après, je tombe sur la secrétaire qui me dit : « je pensais que vous vouliez qu’on vous aide à rentrer à Décathlon ou McDo ». Je commence à ne parler que maintenant, mais je suis sportif de haut niveau depuis 2006, et depuis 2006 c’est la même chose.

Rien n’a évolué, vraiment ?

On m’a toujours dit « tu verras, ça va changer ». On m’a menti. Si je ne m’étais pas battu pour avoir des sponsors, si je n’avais pas forcé, insisté, je n’en serais pas là. Qu’est-ce qu’on peut espérer pour 2024 ? Un mouvement collectif ? Je n’y crois pas. Quand il s’agit d’être solidaire, bizarrement, y a plus personne.

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